Parlons de nos sentiments

CW: Suicide, alcoolisme, violence

En 2017, à part quelques idiots et trolls, tout le monde est assez d’accord pour dire que parler de ses sentiments c’est mieux que de les refouler. Qu’il est plus sain de discuter de nos problèmes que de boire pour les oublier. De faire une thérapie plutôt que de frapper ceux qu’on aime. Si on est honnêtes avec nous mêmes cinq minutes on constate pourtant que très souvent nous, les hommes, on préfère ne pas discuter de nos sentiments. Pourquoi?

Parce qu’on n’a pas forcément le langage pour le faire. Que dans nos vies et dans les médias, on ne croule pas sous les modèles d’hommes sensibles et ouverts. Gérer le poids des émotions, c’est généralement plutôt le rôle des femmes et ce serait mal vu de nous identifier à elles. On préfère s’imaginer en Hemingway, héros laconique et alcoolique qui a fini sa vie en retournant son fusil contre lui même, comme un homme. C’est beau, ça me ferait pleurer si je n’étais pas un dur. Je vais plutôt aller boire une bière.

Bien sûr il y a plein de belles morales sur la sensibilité et l’honnêteté dans les films et séries hollywoodiens. Mais il y a un contre discours beaucoup plus fort dans tous les films qui préfèrent simplement ne pas parler de tout ça. Et comme ils n’en parlent pas, on ne remarque même pas que ça n’est pas là.
Quand un héros de film d’action a un problème, il ne le résoudra pas en s’asseyant dans un canapé pour en parler. Wolverine ou James Bond, quand leur meuf se fait tuer, leur thérapie c’est de dézinguer les méchants. Ils tuent les hommes de main et le boss final et leur travail de deuil est fait. Et même si on a bien intégré la morale des autres histoires en théorie, on ne s’arrête pas cinq minutes pour se demander s’ils n’auraient pas mieux fait de parler à un psy. On se dit juste qu’ils sont super badass, Wolverine ou James Bond.

Et si on avait tous des hommes de main sans âme et un boss final sur lesquels se défouler à chaque fois qu’on a une contrariété, peut-être que ce modèle de gestion des émotions fonctionnerait. Sauf qu’on est plutôt obligé de s’inventer des ennemis, que ce soit nos compagnes/compagnons, collègues, familles ou des groupes d’inconnus qui n’ont rien demandé (ouais je m’adresse à vous les xénophobes: le racisme, c’est nul).

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Jack Urwin est un journaliste britannique qui a écrit un article à succès sur la masculinité pour Vice, et il en a fait tout un livre intitulé “Man Up” (pas traduit en français mais vous pouvez l’écouter en parler sur Arte). Son argument principal c’est que les hommes ne savent pas parler de leurs émotions et demander de l’aide quand ça va mal, et que ça peut aller jusqu’à nous tuer.

Alors que Jack avait dix ans, son père est mort d’un infarctus qui a pris tout le monde par surprise… sauf celui qui en a été victime. En bon mâle anglais, papa Urwin n’avait parlé ni à son médecin ni à sa famille des premiers incidents cardiaques dont il avait été la victime. Il a fallu attendre l’autopsie pour les découvrir.

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Vous allez me dire que c’est très anglais comme histoire. Nous les latins on est ouverts, on sait exprimer nos sentiments de façon flamboyante et romantique en récitant des poèmes aux femmes qu’on aime une rose à la bouche. On partage vin, fromage et effusions sentimentales avec notre meilleur ami interprété par Guillaume Canet.

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J’ai été chercher quelques stats françaises pour vérifier ça, et j’ai une mauvaise nouvelle : les mâles français ne s’en sortent pas mieux que les autres.

Sur environ 10 000 victimes de suicide par an en France, près de trois quarts sont des hommes. Pourtant les femmes ont plus de pensées suicidaires, font davantage de tentatives de suicide et sont deux fois plus sujettes à la dépression. Pourquoi donc plus d’hommes victimes de suicide? Plusieurs théories peuvent l’expliquer: d’abord, les hommes utilisent plus souvent les armes à feu que les femmes qui préfèrent elles les médicaments. Notre amour des flingues et de la violence fait qu’on se rate moins.

Autre explication possible : nous avons moins l’habitude d’appeler à l’aide. Ce serait perdre la face. Nous avons donc d’autant moins de chance d’être sauvés. Enfin, comme le rappelle Sophie Gourion chez Slate, il est tout à fait possible que les chiffres indiquent que les femmes sont plus dépressives uniquement parce qu’elles vont davantage consulter et être diagnostiquées. Nous, les hommes, on refoule nos sentiments et on les laisse bouillir à l’intérieur jusqu’au jour où le couvercle pète.

Heureusement la dépression et le suicide ne nous touchent pas tous personnellement. Mais nous sommes tout de même très nombreux à user et abuser de différents subterfuges pour ne pas faire face à nos émotions : on se met en colère, on fait des blagues, on se tait, on boit ou on utilise d’autres drogues, on a recours à la violence.

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C’est bien beau de reconnaître ce problème, mais on est nombreux à en avoir déjà conscience sans pour autant avoir trouvé comment le résoudre.

D’abord si ça va mal pour vous, ça peut vraiment être une bonne idée de faire une thérapie. Si vous pensez ne pas en avoir les moyens, trouvez un CMP (Centre Médico-Psychologique) dans votre région et vous pourrez voir quelqu’un gratuitement.

Si vous avez des pensées suicidaire, SOS Amitié c’est pas juste une blague dans Le Père Noël Est Une Ordure. Appelez-les au 09 72 39 40 50 ou contactez une autre structure listée sur le site de l’Union Nationale de Prévention du Suicide.

Enfin, si vous pensez que ça va pas si mal que ça mais que vous avez juste du mal à parler de vos sentiments, vos émotions, vos problèmes, et que vous ne savez pas comment vous y mettre, il est parfois plus facile de s’ouvrir à un étranger qu’à un proche. Ça tombe bien, l’internet est plein d’étrangers et il y a un million de façons de leur parler. Ouvrez un blog ou un compte Twitter anonyme. Envoyez moi un mail (sérieusement!).

Si vous en êtes capables, montrez l’exemple: parlez publiquement de vos sentiments, vos insécurités, vos émotions. Faites un effort délibéré pour prendre la parole régulièrement sur vos émotions, que ce soit dans vos discussions IRL ou dans un statut Facebook. Exprimez-vous et écoutez vraiment les gens qui vous entourent. Vous allez changer le monde.

À lire :

L’article de Sophie Gourion chez Slate déjà cité.

L’essai en BD de Liv Strömquist “Les Sentiments du Prince Charles” chez Rackham (une des inspirations de ce blog)

En anglais: “Sex and Suicide: Why Do More Men than Women Kill Themselves?” dans le Scientific American

Man Up, le livre de Jack Urwin

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2 thoughts on “Parlons de nos sentiments

  1. Suite au décès de ma grand-mère j’avais ouvert un Tumblr anonyme qui n’a finalement hébergé que deux entrées. Personne ne les a lues mais c’est pas l’objectif. Ça fait juste du bien d’essayer de formaliser à l’écrit les choses qui se bousculent dans notre tête. Aujourd’hui je le fais régulièrement dans des carnets. Merci pour l’article.

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  2. J’ai remarqué avec le temps que quand je parle de mes sentiments sur Facebook, donc supposément à mes amis et à des connaissances qui m’aiment un peu bien, je n’ai pas de retour et ça me déprime solidement.
    Donc je m’astreins à en parler de vive voix à des cobayes pris au hasard.

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